La photo d’enfance  -   Christophe Gallaz Info

 

Le temps s’est écoulé. L’âge est venu. Nous sommes en 2014, comme ils disent — et tu as maintenant quarante ou cinquante ans, ou même davantage. Et tu contemples une photo d’enfance. Tu l’as prise toi-même avec un vieil appareil Agfa qui n’existe plus dans le commerce ou quelqu’un l’a prise de toi, assis devant un pupitre en blouson d’école ou debout dans le jardin de tes parents, en culottes courtes et tenant une bêche des deux mains.

Les bords du cliché sont dentelés et sa texture est floue. Un excès de lumière envahit l’image et dissout ses détails. Tu ne sais pas très bien s’il est important d’y repérer quoi que ce soit de reconnaissable. Tu ne sais pas très bien pourquoi tu regardes cette photo maintenant. Tu ne sais pas sa date. Tu ne sais pas qu’en penser ni qu’en faire.

Tu retournes ce carré de papier entre tes doigts. Tu comprends qu’il comporte, sur sa surface brillante, une exactitude objective à partir de laquelle tu n’as plus cessé de t’évanouir au fil des ans. Tu songes à l’espace chronologique et mental qui sépare ce toi-là de ce toi-ci d’aujourd’hui qui te paraît si confus, frémissant et perdu.

La photo t’appelle dans la résidence du passé et tu voudrais savoir pourquoi cela t’est si nécessaire. Tu voudrais savoir pourquoi ta trajectoire rebrousse si facilement son propre chemin. Tu voudrais savoir ce qui te demande si fortement de quitter le mystère du temps présent et de rejoindre ce qui te constituait autrefois.

Tu te rappelles l’ampleur de ta maison natale, de ses vestibules estompés par la pénombre, de ses escaliers qui tournaient au gré de leurs rampes métalliques, et des arbres qui la sertissaient dans l’espace du village. Tu te rappelles les faits et les gestes d’alors, la figure de l’épicier après qu’on ait traversé la rue, le vol hésitant d’une mésange après

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Le temps s’est écoulé. L’âge est venu. Nous sommes en 2014, comme ils disent — et tu as maintenant quarante ou cinquante ans, ou même davantage. Et tu contemples une photo d’enfance. Tu l’as prise toi-même avec un vieil appareil Agfa qui n’existe plus dans le commerce ou quelqu’un l’a prise de toi, assis devant un pupitre en blouson d’école ou debout dans le jardin de tes parents, en culottes courtes et tenant une bêche des deux mains.

Les bords du cliché sont dentelés et sa texture est floue. Un excès de lumière envahit l’image et dissout ses détails. Tu ne sais pas très bien s’il est important d’y repérer quoi que ce soit de reconnaissable. Tu ne sais pas très bien pourquoi tu regardes cette photo maintenant. Tu ne sais pas sa date. Tu ne sais pas qu’en penser ni qu’en faire.

Tu retournes ce carré de papier entre tes doigts. Tu comprends qu’il comporte, sur sa surface brillante, une exactitude objective à partir de laquelle tu n’as plus cessé de t’évanouir au fil des ans. Tu songes à l’espace chronologique et mental qui sépare ce toi-là de ce toi-ci d’aujourd’hui qui te paraît si confus, frémissant et perdu.

La photo t’appelle dans la résidence du passé et tu voudrais savoir pourquoi cela t’est si nécessaire. Tu voudrais savoir pourquoi ta trajectoire rebrousse si facilement son propre chemin. Tu voudrais savoir ce qui te demande si fortement de quitter le mystère du temps présent et de rejoindre ce qui te constituait autrefois.

Tu te rappelles l’ampleur de ta maison natale, de ses vestibules estompés par la pénombre, de ses escaliers qui tournaient au gré de leurs rampes métalliques, et des arbres qui la sertissaient dans l’espace du village. Tu te rappelles les faits et les gestes d’alors, la figure de l’épicier après qu’on ait traversé la rue, le vol hésitant d’une mésange après

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