Passacaille Anthracite  -   Margarita Carteron Info

 

On venait de hisser le pavillon jaune de la quarantaine. Le navire n’avait plus le droit d’approcher aucune côte ni aucun autre bateau. Il voguait, perdu d’avance. Il venait de mouiller pour un temps incertain au milieu de l’océan en attendant que ça passe, que le ciel s’éclaircisse de nouveau, que les marées se succèdent, que le scorbut déchausse la dentition de chaque marin l’un après l’autre.

Leur liberté était agrippée aux rochers du bouillon. Sur les cinquante-huit matelots, l’équipage comportait désormais moins d’une trentaine d’âmes, sans compter le capitaine. Ils n’en mourraient pas tous, mais tous étaient intoxiqués par le plomb des conserves de langue de boeuf mal soudées. Ils ne savaient pas ce qu’ils devaient faire pour guérir, alors ils attendaient. Ils venaient de nourrir la mer anthracite de leur vingt-septième homme. Et de l’étrave à l’étambot ne flottait que de l’errance, de la colère, de la peur et de l’ennui. La nuit estompe un certain nombre de choses, mais le désir d’insoumission y est peut-être plus fort.

Comme ils roulaient sur les vagues, enténébrés, ils regardaient les constellations, l’étoile polaire qui ne leur servait à rien cette nuit-là. Trois mois qu’ils n’avaient pas foulé la terre, c’était mieux comme ça, l’océan n’offre pas le choix de la vacuité. C’est la mer qui engloutit le jour, il danse sur elle, mais elle se confond à l’obscurité, et eux, ils ondulent entre les deux.

Est-il nécessaire de supporter cette langueur ? Vous voyez, ils attendent, ils ravalent flot après flot leur futur, mais on ne meurt pas plus la nuit que le jour, on trouve des solutions. Alors lorsqu’on est si loin de la désinvolture et des artifices, lorsque la vue baisse mettant les autres sens en exergue, et lorsque l’on a jeté vingt-sept camarades par-dessus bord, on doit certainement pouvoir effleurer une sphère plus grande. Mais ils savaient qu’il n’y a jamais eu aucune explication à rien, pas plus qu’on ne peut expliquer la mer.

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On venait de hisser le pavillon jaune de la quarantaine. Le navire n’avait plus le droit d’approcher aucune côte ni aucun autre bateau. Il voguait, perdu d’avance. Il venait de mouiller pour un temps incertain au milieu de l’océan en attendant que ça passe, que le ciel s’éclaircisse de nouveau, que les marées se succèdent, que le scorbut déchausse la dentition de chaque marin l’un après l’autre.

Leur liberté était agrippée aux rochers du bouillon. Sur les cinquante-huit matelots, l’équipage comportait désormais moins d’une trentaine d’âmes, sans compter le capitaine. Ils n’en mourraient pas tous, mais tous étaient intoxiqués par le plomb des conserves de langue de boeuf mal soudées. Ils ne savaient pas ce qu’ils devaient faire pour guérir, alors ils attendaient. Ils venaient de nourrir la mer anthracite de leur vingt-septième homme. Et de l’étrave à l’étambot ne flottait que de l’errance, de la colère, de la peur et de l’ennui. La nuit estompe un certain nombre de choses, mais le désir d’insoumission y est peut-être plus fort.

Comme ils roulaient sur les vagues, enténébrés, ils regardaient les constellations, l’étoile polaire qui ne leur servait à rien cette nuit-là. Trois mois qu’ils n’avaient pas foulé la terre, c’était mieux comme ça, l’océan n’offre pas le choix de la vacuité. C’est la mer qui engloutit le jour, il danse sur elle, mais elle se confond à l’obscurité, et eux, ils ondulent entre les deux.

Est-il nécessaire de supporter cette langueur ? Vous voyez, ils attendent, ils ravalent flot après flot leur futur, mais on ne meurt pas plus la nuit que le jour, on trouve des solutions. Alors lorsqu’on est si loin de la désinvolture et des artifices, lorsque la vue baisse mettant les autres sens en exergue, et lorsque l’on a jeté vingt-sept camarades par-dessus bord, on doit certainement pouvoir effleurer une sphère plus grande. Mais ils savaient qu’il n’y a jamais eu aucune explication à rien, pas plus qu’on ne peut expliquer la mer.

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